Immersion en pays Toraja

Mon visa prolongé pour un mois, je quitte Lombok pour rejoindre la mystérieuse Sulawesi, une île en forme d’étoile de mer qui paraît-il recèle de nombreux trésors, naturels et culturels.

J’arrive à Makassar, principale ville au Sud de l’île, dont l’aéroport est connecté avec les principales villes d’Indonésie, dont Mataram, d’où je viens. Terminal de bus, dîner au warung du coin, et à 21 h, je suis en route pour Rentepao, dans le bus de nuit le plus confortable depuis le Santiago-Buenos Aires il y a tout juste un an. Je ne vois donc rien du trajet qui paraît-il justifierait de prendre un bus de jour, mais je suis pressé car je dois être le 9 mars à Ampana, plus au Nord.

Rentepao, c’est la porte d’accès au Tara Toraja, une région autrefois animiste et aujourd’hui largement catholique, où perdurent croyances et rites ancestraux. Notamment, le passage de vie à trépas est célébré comme nul part ailleurs. Je vous emmène donc à la découverte de ce peuple attachant et de cette région magnifique.

Tout d’abord, ici tout se passe en famille, et comme tout le monde est cousin, les rassemblements familiaux sont légions. Pour ma première balade en scooter, je rencontre une famille qui prépare un repas pour 60 personnes. Tous sont réunis pour aider un de leur membre à construire deux greniers à riz. Personne n’est payé mais tous le monde est nourri (riz et viande de porc cuite à l’étouffé dans des bambous), fume et bois à l’œil (cigarettes parfumées au clou de girofle et tuak, jus de palme fermenté qui se boit au bambou).

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Ils m’invitent et je passe une bonne partie de la journée avec eux. Ils me voient bien en Buffalo boy, alors j’ai droit à l’accoutrement traditionnel, sarong, machette et « Stetson ». On rigole bien même si l’on se comprend peu.

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Les enfants sont curieux et timides, les hommes fiers et les femmes, humblement, orchestrent le bal. Constante universelle ?
Comme tout le monde, je repars avec mon doggybag bien fourni, le Taco.

En route, j’ai largement l’occasion de m’émerveiller devant les maisons toraja, les tongkana.
Fièrement dressées au milieu de la végétation luxuriante, elles sont pareilles à des voiliers voguant dans un flot verdoyant.

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Les plus anciennes ont des toits en palmes et croulent sous les fougères envahissantes, les plus récentes ont des toits en tôles.

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Poutres et panneaux sont entièrement gravés et peints, plaisirs du touché et de la vue.

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La richesse des famille se mesure par le nombre de cornes de buffles  sur la façade, les décorations symboliques (bœuf blanc et noir, coqs, serpents) mais surtout par le nombre de greniers à riz, versions miniatures des tongkana.

Le lendemain, ayant soudoyé un guide pour savoir où il était organisé, j’assiste à une partie du rituel d’enterrement, qui dure plusieurs jours et regroupe des centaines de personnes.
Ici en pays Toraja, le récent mort est embaumé et conservé dans le foyer familial, le temps que s’organise la cérémonie. Cette période peut durer des années, si si. Difficile pour nous d’imaginer grand-mère dans la chambre d’à côté mais ici le mort continu d’être parmi les vivants. Il a même droit à sa ration de riz quotidienne.

Une fois les fonds réunis, les dons de la famille récoltés et les membres de la famille disponibles, environ trois ou quatre jours de fête sont organisés pour accompagner le mort : danses, offrandes, sacrifice de bœufs (parfois plusieurs dizaines, mais je n’ai pas assisté à cette boucherie), festins et réjouissances. Le tuak et l’arak (sa version distillée, la gnole locale) coulent à flot, les hommes fument, boivent. Tout le monde chante et danse, parfois en se tenant par le petit doigt.
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J’assiste donc à cette étape de la cérémonie. Après la fête des morts au Mexique, encore une riche expérience. La mort fait partie de la vie et nous avons tous, de part le monde, une manière différente de l’appréhender. Il n’y pas de vérité, pas de constance dans ce domaine. Si le deuil semble universel, les formes qu’il prend sont multiples.
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Traditionnellement, les morts sont accompagnés (par les hommes uniquement) vers leur dernière demeure. Les caveaux, familiaux, sont creusés dans la pierre, parfois au milieu d’une falaise (ils doivent avoir un « escaladeur du village », comme au pays Dogon). Les plus nobles ont droit à des statuts de bois à leur effigie.
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Autre particularité de leur culte, les bébés décédés étaient eux installés dans des niches creusées dans de gigantesques ficus. Ils s’élevaient ainsi peu à peu vers le ciel et au bout de 20 ans environ, leur tombeau s’était naturellement refermé.

Pour mon troisième et dernier jour en pays Toraja (c’est trop peu mais le temps presse), j’embarque Valerio à l’arrière de mon scooter et nous allons visiter d’autres sites cérémoniaux : village traditionnel, grottes et autres tombeaux creusés à même les falaises.

En marge de ces aspects traditionnels, le pays Toraja ce sont aussi :
des marchés où se côtoient artisans (je n’ai pas résisté et ai alourdi mon sac de 2 kilos), fruits et légumes, vendeurs de babioles diverses et warungs fumants.
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Des paysages sublimes, brumeux en cette saison des pluies, à découvrir en scooter sur des routes souvent traîtres (en particulier les nids de poules cachés sous les flaques qui suivent les pluies torrentielles).
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Des habitants adorables qui veulent faire découvrir leur culture et saluent les touristes que nous sommes, surtout lorsque nous faisons l’effort de parler quelques mots de bahasa Indonesia.
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Après ce bref passage que j’aurais souhaité prolonger, je pars pour Ampana : 15 h de bus, les genoux dans le menton puis 3 h de taxi que je partage avec un hollandais et un couple de tchèques.

J’arrive à 5 h du matin, juste à temps pour organiser un entretien skype avec le Québec (et oui, je prépare le retour et peut-être un nouveau départ) mais surtout, pour l’éclipse totale de soleil. Mais ça, c’est une autre histoire…

Un commentaire

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  1. jldx32015Delémontex JL · mars 18, 2016

    reportage remarquable, généreusement illustré et brillamment rédigé.